Prises de Notes 2: Enregistrements du disque « Espaces » du trio d’Edward Perraud Part 2

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Je voudrais évoquer le piano, un Fazioli 278 (piano de concert). Je connais bien cette marque et ce modèle, j’en ai eu un pendant plusieurs années et j’en ai enregistré beaucoup, entre autre avec mon ami Bojan Z pour qui c’est « le piano ! ». J’ai avec lui enregistré des Fazioli de toutes les tailles en passant par de nombreux « grands concerts », entre autres pour ses disques en piano solo: « Solobsession« enregistré au théâtre de Coutances et « Soul Shelter » réalisé dans la sublime salle de concert de l’usine Fazioli à Sacile (proche de Venise), un trois quarts pour le disque « Transpacifik » enregistré à New York, et quelques demi en diverses occasions.

Cela m’autorise-t-il pour autant à émettre un avis ? Oui bien entendu dès lors que je n’en parlerai que pour l’enregistrement (pas pour l’usage en concert de musique classique).

Le Fazioli est une véritable Formule 1. C’est un piano somptueux qui n’a pas de limite mais qui ne pardonne rien. Il faut qu’il soit réglé impeccablement pour offrir une palette infinie à celui qui le maitrise et sait le piloter.

D’où l’analogie à la Formule 1: la voiture, aussi bonne soit elle, n’est rien si l’ingénieur ne l’a pasrégléeaumillimètrepour«cejourlà etpasunautre»etsile«pilotenel’apasenmain»à 100 %.

Pour tous les pianos me direz vous…..Et bien non vous dirai je !

– L’enregistrement du piano fera l’objet d’une future publication. Je m’exprimerai sur mes propres expériences en diverses situations, sans prétendre à la vérité du tout. Si déjà cela ouvre des débats alors super et merci !

Je connais bien celui de Sextan et je le sais excellent. Lors d’une récente séance je l’avais trouvé différent et je ne comprenais pas qu’il me semble moins velouté, moins mélodieux, plus dur et moins nuancé (aïe aïe aïe….qu’est ce que je vais prendre….blague).

Ceci n’engage que moi et je sais l’attention que mes amis et confrères lui portent.
Alors, avec votre permission, je m’interroge puis interroge.
Pour un disque en trio d’une telle subtilité les timbres sont fondamentaux, ils sont « mode d’expression » reliés intimement à la composition et à l’interprétation. Si tout n’est pas « presque parfait » on risque tout simplement de passer à côté. C’est plus que jamais une condition à la réussite du projet.

Je vieux bien passer pour un emmerdeur si je suis au service du beau. Je respecte totalement l’attitude d’un Keith Jarrett ( au hasard…. ) concernant ses exigences instrumentales et l’angoisse qu’il suscite auprès des accordeurs. Je ne jugerai pas de ses modes de communication, mais je constate que ce qui restera de lui, loin des potins et mauvais souvenirs, sera une somme de disques avec quasi systématiquement un excellent piano impeccablement réglé. Condition nécessaire à son Art.

J’ai donc évoqué mes doutes à Paul qui a toujours apprécié ce piano et qui me fait confiance pour aller plus loin. J’appelle mon grand sorcier, l’ingénieur évoqué plus haut….Jean Michel Daudon, le grand homme du réglage de piano, à qui je confie ma peine. « Pouvons nous oh Grand Maitre gagner quelques précieuse secondes au tour, être placé devant sur la grille de départ ? »

Il m’explique, lui qui s’occupe de ce piano depuis toujours, qu’on lui a demandé de le régler pour obtenir plus de projection. Je ne comprends pas.

Je ne doute pas que mes très respectés confrères aient eu de bonnes raisons. Et j’ai enfin la réponse.

Mon expérience personnelle m’a toujours amené à demander le contraire. Depuis le début de notre « Fazioli Story » j’ai toujours suggéré à Jean Michel qu’au fur et à mesure du travail sur mon piano il aille vers la douceur. Aller contre c’est forcer ce piano à « sonner contre sa nature ».

Le Fazioli est très riche en harmoniques et le « tendre » désordonne la vie de ses superbes résonances. Elles deviennent alors agressives au lieu d’être riches et musicales.

Jean Michel adhère et il m’assure de tout faire pour que le piano soit à mon goût pour le jour J. Je suis en confiance.

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Pour l’enregistrement je retirerai le couvercle (voir Dadada enregistrement). J’ai utilisé un 47 Flea, un 49 Flea, deux M150 Neumann et un Josephson 700 S. (Voir schéma).

 

– Petit délire à propos de la contrebasse. (très sommairement, j’approfondirai dans un futur article):

On peut tout diviser en deux, non ? Entre les deux extrêmes il y a l’infini, non ?
De mon point de vue, à une extrême il y a les contrebassistes « wouf » et à l’autre extrême les contrebassistes « clang «.

Les « wouf » sont plus dans le grave façon Charlie Mingus. Le « doumdoum » est leur passion, pourvu que ça groove, ils sont les fondations de l’architecture. Capter un bon wouf n’est pas chose aisée car il faut qu’il soit efficace dans le contexte de la musique et non pas qu’en solo. Il ne faut jamais que le « doumdoum » disparaisse, c’est une règle. Le wouf doit être immuable ! Cela dépends beaucoup du contrebassiste, évidemment. Pour ne pas trahir le contrebassiste de cette espèce là je crois qu’il faut un peu de « clang ».

Les « clang » sont plus dans la narration. Ils s’appuient dans les graves mais s’aventurent la- haut, commentent, participent activement au chant, propulsent le soliste dans certains passages. Je pense que Gary Peacock est un bon exemple.

Pour l’ingé son il faut se débrouiller dans ce cas pour que chaque note soit distincte et qu’en même temps la basse reste grave pour l’équilibre spectral de l’ensemble.

Je dirai la encore que pour ne pas trahir le contrebassiste de cette espèce là, il faut un peu de « wouf » .

Que les contrebassistes me pardonnent ces digressions bruitistes mais je pense qu’ils seront d’accord si je déclare, non sans audace et légère provocation assumée que:

Pour l’enregistrement de la contrebasse, tout est dans l’analyse de l’équilibre donné par la proportion quasi arithmétique Wouf / Clang….qui est infinie. Il faudra alors écouter dans le contexte musical pour doser le bon rapport.

Le choix et le positionnement du micro dépendront de la finesse de l’analyse.
Bruno Chevillon est doté d’une très solide technique. Il est très libre et serait dans un rapport

wouf/clang tendant plutôt vers le clang (définition et clarté) mais avec un gout prononcé pour les profondeurs. Il me faudra aller chercher son magnifique « doum » tout en subtilité mais bien là, rapide et puissant.

J’écoute attentivement Bruno jouer dans le contexte des compositions; je constate que je n’aurai aucun problème en ce qui concerne la définition, je vais juste chercher la zone ou la profondeur boisée est la plus belle. Je vais pouvoir installer un système stéréo assez bas et sur le coté (pour capter à la fois de la corde et du bois), un couple de 4041 DPA (grandes membranes omnis ) que j’adore pour leur rapidité et définition. J’enregistre la cellule au cas où et je place à environ 50 cm au dessus du chevalet un couple de Schoeps à lampe en réglage omnidirectionnel (221 F) que j‘adore, les meilleurs Schoeps à mon avis ( années 60….). Je place un peu plus haut un Flea copie du fameux AKG C12. C’est pour essayer, j’utilise ce micro depuis quelques temps. Dans ce contexte il est possible que je ne l’utilise pas au mixage.

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Je pourrai ,en fonction de chaque morceau, en dosant entre le couple DPA et le couple Schoeps, sculpter le rapport wouf/clang adapté au tempo, l’harmonie, et la densité instrumentale.

Concernant la batterie il est à noter deux choses: Edward a toujours de très beaux instruments et il règle chaque élément impeccablement en fonction du morceau.

J’enregistre l’instrument avant les ultimes réglages car j’invite toujours le musicien à venir écouter en cabine ce que cela donne car le micro a sa propre interprétation du son qui se différencie de celle de l’oreille en direct. Je fais écouter, fait souvent un petit commentaire et en général le batteur repart en cabine pour les réglages fins.

Ce jour là j’ai utilisé deux systèmes overhead: un couple de Sanken CU 44 et un couple de Coles à ruban. Le premier plus pour la précision, la transparence et l’aération; le deuxième plus pour la rondeur et la mise en avant des peaux.

Devant la batterie je dispose d’un couple de DPA 4041 dont je règle la hauteur et l’ouverture en les écoutant mixés de différentes manières avec les overhead. Je tâtonne jusqu’à trouver un compromis satisfaisant. Suivant les morceaux des combinaisons variées sont possibles.

Je dispose un Sanken face à la grosse caisse et un DPA 4061 coté batte. Au mixage je pourrai vraiment affiner en fonction du caractère de chaque morceau. Un Sanken sur la frappe de la caisse claire et un DPA 4061 en dessous.

Je ne me souviens plus des appoints toms, sans doutes des dynamiques pour les morceaux puissants et des Schoeps pour les plus calmes.

J’affine le positionnement des micros de tous les instruments en même temps en fonction de la balance et de la couleur globale que je souhaite obtenir. J’essaye d’être rapide pour inviter les musiciens à écouter une première prise.

Après les discussions classiques et affinages de la balance en commun, on va pouvoir y aller pour de vrai . Il est important que les musiciens soient rassurés et que je leur montre que je comprends leur musique et que cela s’entend.

Chaque morceau sera enregistré plusieurs fois, reconsidéré et refait parfois un autre jour. Je fais les montages au fur et à mesure.

Nous aurons le temps de faire de nombreuses écoutes durant ces séances, des sortes d’état des lieux en perpétuelles évolutions. On mettra en perspective les prises définitives, les morceaux enfin révélés et ceux encore en germe. Ecouter l’ensemble des morceaux à la suite, dans un ordre réfléchi mais pas nécessairement définitif, nous permet de mettre en lumière les « moments de musique indiscutables » et les passages plus faibles. Je monte parfois certaines prises entre elles pour prendre le meilleur, même si le Graal reste la prise entière, belle comme une évidence.

Les musiciens discutent, j’interviens parfois surtout si je suis convaincu, nous décidons alors ce qu’il faudra refaire de la même manière et parfois avec un autre regard.

Au terme de ces séances d’enregistrement, nous sommes heureux. Le résultat nous semble vraiment très beau, nous nous aimons donc encore plus les uns et les autres. Après nous être tous

remerciés, cajolés, admirés et félicités chacun rentre chez lui avec les « ruffs mix » en guise de livre de chevet.